
Il avait arrêté de neiger depuis un moment, mais le ciel demeurait atone, sans qu’on puisse distinguer telle clarté, ni sentir tel coup de vent. H. marchait le long de la 23e rue est. Après avoir traversé la rue, il se frayait un passage parmi les passants. H. ne sut pas quelle heure il était, à peine savait-il que le jour venait de se lever depuis un petit moment. H attendit sous le porche d’un immeuble qui donnait une vue sur le Flatiron Building, et à sa droite il voyait une nouvelle tour en verre qui venait d’être achevée, longiligne et noire.
Au pas cadencé des plus pressés se succédait le pas immobile des masses graisseuses. Les cadres et les pauvres gens. H. attendit encore. Il ne fixait qu’un point qui rendait tout mouvement flou. Un point rose, celui d’une pépite se nichant dans l’onctuosité d’une publicité vantant un nouveau donught. H. attendit toujours, il était en avance, ne connaissant pas l’Heure que seul le monde en face respectait.
“Mon garçon, que fais-tu ici?” demandait une vieille dame.
H. ne répondit pas, se contentant d’hausser les épaules. Elle avait un visage émacié, encapuchonné par un grand bonnet en laine. H. voyait à peine ses yeux. H. regardait ses fines lèvres, à défaut d’apercevoir ses yeux. “Il est bientôt huit heures, ne manque pas les cours mon garçon, c’est important”” Elle avait souri “ne vous inquiétez pas ma’am”
J. était enfin arrivée, Elle prit sa main et l’emmena dans le courant de la foule.
J. poussa la porte d’un immeuble dans le style de ce qu’on appelle un iron flat Elle tient toujours la main de H. lorsqu’ils montent les marches menant au troisième étage. Son silence était agréable, comme la chaleur de sa main. Une odeur de fumet envahissait le couloir du troisième étage, ils marchent à petits pas sur le parquet. J. dit à H. “Mémé a fait du pain grillé, ça n’a pas dû marcher”. Ouvrant une porte, Elle fit entrer H. dans un living où des chats, bien en nombre, accoururent en signe de bienvenue. H. était gené. “Enlève ton manteau et viens, Mémé nous attend” L’odeur du pain grillé piquait au nez, les chats miaulaient en enveloppant les jambes de H. tellement qu’il ne put faire un pas.
Mémé était debout contre l’évier, elle raclait la croûte noircie du pain.
“Mes enfants vous voilà, patientez un peu, des marshmallows, servez-vous” J. avait déjà les marshmallows dans son chocolat lorsque H. entendit Mémé pour la première fois. “Sers toi comme chez toi, mon petit” insistait celle qui était toujours contre l’évier à racler d’autres croûtes noircies.
H. était content, ses marshmallows fondaient dans son mug rempli de chocolat chaud. Comme J. il avait les yeux bien ronds. Les chats miaulent aux pieds de H. les cuillers tintent. “Doucement les enfants”
H. n’avait pas remarqué que mémé était déjà assise à table, ils étaient tous les trois ensemble, buvant leur chocolat chaud. C’est l’odeur du café, plus forte que celle de son chocolat aux marshmallows, et d’ailleurs plus âcre que celle du pain grillé, qui avait fait lever sa tête. H. voyait mémé croquer son pain grillé, elle avait la main qui cachait sa bouche, mais un sourire se devinait à travers ses yeux d’un bleu clair et ses joues pleinement ridées. “C’est trop bon mémé” lançait vivement J.
“Les enfants, dépêchez vous de finir, tiens J. prends donc le beurre”
“Nan j’veux pas de ton pain, il est trop grillé!”
“Alors prépare toi J. !”
J. sortit aussi rapidement de table qu’elle avait déjà fini son mug. “H. viens vite, viens vite” lançait-elle. “Non J. laisse lui le temps de finir” H. fut une nouvelle fois gêné, il posa son mug, et dans son silence, regarda mémé “Prends le temps mon petit, mets du beurre, encore, ça ramollit la tartine, c’est meilleur” J. était déjà prête. H ne sut pas quoi faire, par défaut il obéissait à mémé. J. sortit aussi vite que les chats miaulaient à la porte.
“Elle va vite revenir la petite”
Mais depuis un moment qu’elle était sortie, H. avait déjà mangé deux tartines bien beurrées, et fini son chocolat chaud. Mémé le regardait avec un sourire. Ses lèvres aussi, étaient fines. H. regardait à la fenêtre, le ciel était devenu d’un blanc lumineux. H. plissait les yeux. Ses jambes se balançaient. Ses mains se croisaient, bien serrées, dans son entrejambe. H. balbutia quelques mots “Elle revient quand J.?”
Mémé sortit de table, les chats la suivaient, puis grimpaient sur le canapé lorsqu’elle prit un livre dans sa petite bibliothèque. H. la regardait revenir en feuilletant ce livre. “J’ai ce livre pour toi, Elle raconte l’histoire d’un navigateur qui partit faire le tour du monde, mais ce n’est pas tout, d’ailleurs cette histoire c’est un peu l’arbre qui cache la forêt. C’est une jungle de feuilles remplies de petits fruits noirs qu’on nomme les mots. Dans cette forêt, il y a une petite feuille libre, on appelle ça une feuille volante, tu la trouveras facilement. il est plus facile de trouver la liberté tu sais? garde-la précieusement sur toi, tu comprendras un jour, ou même maintenant, ce qui est écrit sur cette feuille”
H. regarda le gros livre rouge quand il entendit mémé, encore une fois
“Ah voilà J. Allez mon petit, prépare toi, garde bien ce livre!”